— Quelle étrange invention que l’amour…
Les mots s’échappent d’un homme d’âge mûr, assis sur un banc de pierre face à une petite tombe.
La stèle, ancienne mais soigneusement entretenue, repose sur un promontoire dissimulé entre les arbres du jardin royal.

— Tu adorais cette vue, murmure-t-il en contemplant l’enclave de Boudoshu s’étendant à ses pieds.
— Je dirais même que tu l’aimais. Mais quelle idée saugrenue as-tu eue en créant une chose pareille ?

Personne ne lui répond, mais il ne semble pas attendre de réponse.

— J’ai parcouru le monde de long en large, rencontré mille âmes, vu d’innombrables merveilles… mais rien, rien n’égale le pouvoir de création et de destruction de l’amour.

Il sourit faiblement.

— Regarde-nous. Nous vivions une idylle parfaite. Moi, je suivais la route, explorant le monde et revenant te conter mes voyages, les bras chargés de présents. Et toi, tu faisais fleurir ce jardin, ce sanctuaire devenu un havre pour chaque créature vivante.

Il marque une pause. Son visage se ferme, alourdi par la peine et les années.

— Puis vint la Guerre… et tu m’as été prise. L’amour, dès lors, est devenu une lame acérée, me lacérant et ouvrant des plaies qui ne se referment jamais. Et pourtant, je vis encore. Pourquoi ? Je l’ignore. Peut-être parce que je sais combien tu chérissais la vie.

Il inspire longuement, le regard perdu dans les brumes de la vallée.

— Alors je poursuis ma route, comme toujours. Chaque année, je reviens ici, t’apporter des fleurs venues des terres que mes pas ont foulées. J’espère que, où que tu sois, tu apprécies le geste.

Un long silence.

Puis, dans un souffle :
— C’est tout de même étrange… Nous sommes des Dieux, et pourtant, aucun de nous ne sait ce qu’il advient après la mort. Peut-être que les immortels n’ont pas besoin de le savoir… mais moi, je crois que je le voudrais.

— Excusez-moi ?
La voix d’une jeune femme le tire de sa rêverie.
Elle apparaît au détour du sentier, intriguée par la silhouette aperçue au loin.
— Qui êtes-vous ? Et que faites-vous dans le jardin royal ? Vous n’avez pas…

Sa phrase meurt sur ses lèvres.
L’homme a disparu.

Seule demeure la tombe, devant laquelle repose un bouquet de fleurs, soigneusement disposé.