Raldin est penché sur son bureau, occupé à rédiger son rapport quotidien.

Aujourd’hui, il s’est consacré au désherbage du potager, une tâche devenue plus laborieuse depuis le départ du jardinier… depuis quand, déjà ? Il ne s’en souvient pas. Ce détail n’a de toute façon pas sa place dans un rapport.

Il poursuit avec un état des lieux du domaine : les volets à réparer, les escaliers qui grincent, les tentures qu’il faudrait recoudre. Il note aussi qu’il n’a toujours pas reçu les décorations pour les fêtes d’Adalond, commandées depuis… un certain temps. Enfin, il déplore à nouveau la négligence des paysans quant aux cépages, qu’il juge en train de dépérir.

Il conclut son rapport en souhaitant que son maître fasse bonne route et en disant combien il a hâte de son retour.

Sa plume reposée, Raldin scelle soigneusement le document, se lève et traverse le manoir.

La demeure est silencieuse comme une maison abandonnée. Pas de poussière visible, il veille à cela, mais le plancher fatigué, les marches affaissées et les tentures ternies trahissent des années de manque d’entretien.

Arrivé devant la porte du bureau du maître, il frappe doucement. Aucune réponse.

Sans étonnement, il sort sa clé et ouvre.

L’air qui s’échappe a l’odeur des pièces oubliées. Le bureau semble intact depuis des années : meubles couverts de poussière, toiles d’araignées fines accrochées aux angles, livres figés là où ils ont été laissés. Raldin n’y met jamais les pieds sans permission, et celle-ci ne lui a jamais été donnée.

Il s’avance pourtant et dépose son rapport au sommet d’une pile déjà haute de plusieurs centaines de feuillets.

Il s’immobilise. Sa main se porte machinalement à son pendentif.

Depuis combien de temps le maître est-il parti en voyage ?

La question le traverse, aiguë, presque douloureuse.

Puis elle se dissipe. Comme si elle n’avait jamais existé.

Raldin referme la porte et se rappelle qu’il a encore tant de travail à accomplir aujourd’hui.